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Illustration  réalisée par Hippolyte, 2022

MANUEL DE PRéPARATION à L'ENTRETIEN OFPRA

Lors de son entretien à l'Office Français de Protection

des Réfugiés et Apatrides, le demandeur d’asile expose

les raisons pour lesquelles il a quitté son pays.

Il tangue de question en question. 

« Répondez ! » lui lance l’officier lorsque son esprit divague. 

Il n’a pas le temps de la réflexion. 

« Précisez la date et le lieu » lui indique l’officier

lorsque ses mots chavirent.

Il ne doit pas hésiter.

« Soyez spontané » lui assène l’officier 

lorsque son histoire ressemble à mille autres.

Il ne doit pas réciter un texte. 

 

Ces trois injonctions (réponse, précision, spontanéité),

qui découlent des objectifs de l’entretien OFPRA,

résument le difficile exercice de l’entretien

pour le demandeur d’asile. 

 

Evalué sur ses déclarations orales, celui-ci doit correspondre à la figure du « bon réfugié », livrer un récit intime et contourner le mythe du « réfugié menteur »

pour emporter l’intime conviction de l’officier.

POUR QUE LE DEMANDEUR D’ASILE CESSE D’ÊTRE UN NAUFRAGÉ ET DEVIENNE LE CAPITAINE DE SON VOYAGE EN TERRE D’ASILE,

CE SITE CONTIENT LES OUTILS INDISPENSABLES À LA COMPRÉHENSION ET À LA RÉUSSITE DE L’ENTRETIEN OFPRA.

Illustration d'Hippolyte, pour SOS Méditerranée, 2020

témoignage d'hippolyte

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En 2020, je me suis retrouvé comme reporter embarqué à bord de l’Ocean Viking, le navire de secours de SOS Méditerranée succédant à l’Aquarius. Un reporter doit témoigner d’une situation, et pour témoigner il faut comprendre, et pour comprendre il faut aller voir.

C’est aussi simple que cela. Si on ne voit pas, si on ne comprend pas, alors on ne sait pas.

Ce que j’ai vu alors m’a totalement dépassé de par son ampleur. Son ampleur de détresse et de beauté entremêlées. En deux mois, nous avons porté secours à plus de 800 personnes en détresse en mer. Des personnes de tous horizons, des hommes, des femmes, des mineurs, des enfants et des bébés. Beaucoup de bébés.

Ils venaient de 34 pays, pour des parcours de parfois plus de 3 ans entre leur pays d’origine et le moment où nous les avons recueillis. Aucune histoire n’était similaire. Ils avaient tous leur propre histoire. Plus de 800 histoires différentes qui méritaient chacune une seule chose : de la considération et du répit.

Toutes ces histoires avaient malgré tout des points communs, ils étaient tous passés par la Libye, y avaient tous vécu l’enfer et la torture, et ne savaient pas ce qui les attendaient en Europe. Sinon l’espoir d’une vie meilleure. Enfin. Du répit. On n’endure pas tout cela sans raison. Ce n’est pas humain. Eux, voulaient juste un peu une vie meilleure.

Lors du premier sauvetage auquel j’ai participé, l’embarcation en détresse était remplie de bébés. C’était inhabituel, mais dans la détresse il n’y a pas de règles pré-établies. On s’adapte pour survivre ou on périt.

Je me suis retrouvé à devoir m’occuper de tous les bébés, de les placer sur le bateau de secours, de les rassurer, de les calmer. Le premier de quelques mois a pris place dans mes bras, bercé par cette mer qui tangue et loin de la sienne, restée un temps sur le navire en détresse.

Nous équipions les autres enfants de gilets de sauvetages, tous hurlaient ou étaient terrorisés. Il n’y avait pas besoin de mots pour comprendre d’où ils venaient.

Le bébé à mon bras se mit à pleurer lui aussi, et moi la seule chose que je pouvais faire à ce moment là, c’était lui donner mon doigt à la bouche, pour le rassurer, pour tenir.

Comme le ferait n’importe qui à ce moment là.

C’était un vrai moment de beauté.

Les migrants avancent, puis ils deviennent rescapés à bord, avant de débarquer à nouveau dans l’inconnu. Sur le navire, nombreux étaient ceux qui me demandaient ce qu’ils devaient faire ensuite, ce qui les attendaient. Je n’avais aucune réponse à leur apporter, sinon espérer que d’autres personnes prennent soin d’eux, les guident, leur tendent la main.

Là encore, une fois en Europe, le parcours des migrants est bien souvent inimaginable, inconcevable pour le commun. 

Là, souvent, la détresse revient.

Là, encore, il faut aller voir pour comprendre.

Ou écouter et lire les personnes qui peuvent témoigner.

Céline Aho Nienne a vu tout cela, elle l’a compris et elle témoigne.

C’est aussi juste qu’indispensable.

Et les différentes rubriques qui jalonnent le manuel sont autant de mains tendues, de lumière dans la nuit du parcours des migrants et d’éclaircissement sur notre méconnaissance.

On ne mesure pas le chemin que ces personnes ont parcouru, on ne mesure pas la complexité de leurs histoires, on ne mesure pas la complexité sans cesse renouvelée pour entraver leur marche vers la vie, on ne mesure pas l’absence de répit qu’ils ont.

On ne peut que prendre la mesure de ceux qui tentent d’apporter un peu d’humanité et de beauté dans tout cela.

 

 

Hippolyte

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Illustration d'Hippolyte, pour Heidi News, 2021

Préface de Cédric Herrou

Avouer ses blessures, c’est les vivre encore. 

Qui voudrait revivre ses blessures ? Personne. 

Les avouer devant un autre si différent. Les revivre devant lui. 

Pourquoi ne pas inventer ?

Se réinventer, face à cet autre dont la vie est si différente ?

Parler de soi comme d’un autre qui n’existe pas.

Quand les mots sortent, une main venue de l’antre, du ventre, m’étrangle depuis l’intérieur. Elle presse si fort, telle une éponge, que mes larmes coulent au-dedans.

Mon corps se noie en lui-même. Il pleut dans mon corps comme il pleure dans ma tête. 

Parfois je ne ressens plus rien.

Les mots sortent dans tous les sens, récit anachronique.

Maitre ni de ma mémoire ni de mes mots, seuls mes maux restent maitres de moi. 

Combien se cachent à eux-mêmes ce qu’ils ont vécu ?

Nous nous retrouvons là parce que nous avons marché dans des sens opposés.

Nous sommes là, l’un en face de l’autre, à parler de la vie de l’un,

sans même soupçonner celle de l’autre.  

Balayer la poussière cachant le passé comme celle d’un meuble oublié dans un grenier.

Le dépoussiérer comme on dépoussiérerait un objet,

matière morte mais pourtant bien existante.

Face à l’autre, l’objet devrait tantôt sourire, tantôt pleurer,

au bon vouloir et aux attentes de l’autre. 

L’autre n’est ni psychologue, ni infirmier, ni même spécialiste en trouble post- traumatique.

Il connaît mon pays via les lunettes du net.

Google est la limite de son empathie.  

L’autre a toujours le dernier mot,

le mot de la fin comme s’il s’agissait du dernier passeur. 

Avant moi, il en a vu. Après moi il en verra encore.

C’est à moi, objet, de devenir sujet.

Faire que l’autre puisse goûter aux larmes de l’amer qui noient mon corps.

Cédric Herrou

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Affiche du film "Libre" de Michel Toesca, 2018